La réflexion

Une première constatation s’impose dès que l’on analyse la méthodologie de la réflexion : c’est que la conduite de cette réflexion constitue elle-même un processus d’action, mais un processus dérivé par rapport au processus principal que la réflexion se propose d’éclairer. Rien d’étonnant dès lors si la réflexion est largement conditionnée par sa subordination à l’action qui la commande. Il reste néanmoins à contrôler le processus de réflexion lui-même et le rôle des méthodes est de servir de guide à cet égard. Mais là aussi se retrouve une dichotomie entre réflexion individuelle et réflexion collective. Prenons l’exemple de la prospective. L’individu qui s’efforce d’imaginer des avenirs possibles n’a de connaissance que du passé et du présent même si une partie essentielle de ce présent est constituée par les projets d’avenir élaborés par les acteurs. Il ne peut construire de scénarios sur le futur qu’en se référant à un système dont les observations lui permettent de postuler l’invariance. A ce stade, les conseils de la méthodologie «Lisez la littérature, consultez des experts, énumérez les acteurs, procédez à une analyse structurelle, ayez recours aux relations solidement établies par des disciplines scientifiques», ont un triple but : contraindre le chercheur à réunir de l’information, le pousser à accepter des faits que sa structure psychologique ou son lieu social conduiraient à censurer, l’aider dans l’élaboration de son système de référence ; mais ces conseils se révèlent souvent impuissants à surmonter les résistances conscientes — et surtout inconscientes ! — du chercheur : refus de la sociologie ou de la psychologie, méfiance à l’égard des modèles mathématiques, rejet des relations qualitatives, incapacité de prendre de la distance par rapport à ses présupposés idéologiques, répugnance à assumer les indispensables décisions intermédiaires… Vient ensuite l’étape de la définition des scénarios, scénarios de rupture et de continuité, puis de l’élaboration de ces scénarios dans leurs cheminements ou dans leurs images à l’aide d’interrogations d’experts ou de modèles. Quel est alors l’objet de la méthodologie ? Il me semble double : renforcer les chances d’un bon équilibre entre la liberté de l’imagination et la prise en compte des contraintes du réel ; fournir une boite à outils permettant de tester des cohérences et de déduire des conséquences compatibles avec les hypothèses. Mais le processus de réflexion prospective ne s’achève pas avec les scénarios : il reste à émettre un jugement sur leur vraisemblance en évaluant les aléas ou les jeux d’acteurs qui peuvent leur donner naissance et il reste surtout à se demander si l’acteur pour le compte duquel est menée la réflexion possède ou non des instruments lui permettant de bloquer l’apparition des scénarios défavorables ou de susciter l’émergence des favorables. L’heure est venue d’un autre ensemble de méthodes comme le calcul économique ou les techniques multicritères. Ces méthodes sont langage de réflexion, mais aussi langage de communication, et enfin véhicule d’une discipline, car elles obligent le processus de réflexion à se brancher sur le processus principal qui lui donne sa signification. Aléatoire est leur réussite car le chercheur en prospective est souvent plus sensible à l’excitation de la découverte, à la beauté de la connaissance organisée ou au jugement de ses pairs qu’à l’utilité de sa démarche.